À quoi doit servir une auberge de jeunesse au cœur de Paris ?
À première vue, une auberge de jeunesse remplit une fonction simple : proposer un hébergement accessible à des voyageurs de passage.
Pour les MIJE, cette définition est trop étroite.
Nos trois auberges du Marais — Fourcy, Fauconnier et Maubuisson — accueillent des jeunes au cœur de Paris depuis près de 60 ans. Bien plus que des lieux d’hébergement, elles donnent vie à notre projet associatif : permettre aux jeunes de découvrir Paris à des tarifs accessibles tout au long de l’année, favoriser les rencontres entre personnes venues du monde entier, tisser des liens avec le territoire et faire vivre une hospitalité attentive aux personnes comme à l’environnement.
Cette conception de l’hospitalité s’inscrit dans l’histoire des MIJE. Créée en 1958 à l’initiative d’enseignants, l’association est née d’une conviction portée par son fondateur, Pierre Tessier : le voyage est un formidable outil d’éducation et d’ouverture aux autres. Son ambition était de « faire sortir l’école de l’école » pour permettre aux jeunes de découvrir d’autres horizons, d’autres cultures et d’autres façons de vivre.
Près de 70 ans plus tard, cette conviction continue de guider notre action : rendre le voyage et la découverte accessibles au plus grand nombre et en particulier aux plus jeunes, encourager la rencontre et contribuer, par l’éducation et l’ouverture au monde, à une société plus juste et plus solidaire.
Avec Clément Simonneau, co-gérant des Oiseaux de Passage, nous avons voulu regarder de plus près ce que ce modèle produit réellement. Ce travail de récit d’impact a permis de mettre en évidence 4 piliers complémentaires, qui donnent une lecture concrète de notre manière de faire hospitalité :
Pilier 1 — Prendre soin des jeunes voyageurs
Pilier 2 — Prendre soin du territoire
Pilier 3 — Prendre soin de celles et ceux qui accueillent
Pilier 4 — Prendre soin des générations futures
Derrière ces quatre piliers se trouve un même choix : mettre l’hébergement au service d’une mission éducative, sociale et collective.
Pilier 1 - L’accessibilité n’est pas un produit d’appel : c’est un choix de modèle
Depuis 1968, près de 3 millions de voyageurs ont été accueillis dans les auberges MIJE. Aujourd’hui, 71 % des séjours accueillis sont éducatifs.
Ces chiffres disent quelque chose de la fonction que nous attribuons à nos auberges : permettre à des jeunes de venir à Paris pour apprendre, découvrir et grandir.
Mais cette ambition éducative n’a de sens que si l’accès au séjour reste possible.
C’est pourquoi notre modèle fait des choix qui peuvent différer de ceux d’une logique hôtelière classique. Une nuit en demi-pension est proposée entre 45 et 60 euros et nous ne pratiquons pas de tarification dynamique. Le prix n’est donc pas ajusté en permanence en fonction de la demande.
Ce choix n’est pas seulement commercial. Il traduit une priorité : préserver l’accessibilité.
La question n’est donc pas seulement « combien vaut une nuit ? », mais aussi « à quoi cette nuit permet-elle d’accéder ? ».
À une ville. À son patrimoine. À ses lieux de culture et de savoir. À une première expérience loin de chez soi. À la rencontre d’autres personnes.
C’est dans ce sens que les MIJE parlent d’émancipation plutôt que de consommation.
À voir -> Épisode 1 : Hospitalités éducatives
Pilier 2 - Une auberge ne peut pas être utile aux voyageurs et indifférente à son quartier
Un hébergement touristique entretient nécessairement une relation avec le territoire dans lequel il est implanté.
Il en utilise les infrastructures, les commerces, les services et l’espace urbain. La question est donc aussi de savoir ce qu’il lui apporte en retour.
Dans le Marais, cette réflexion ne date pas d’hier. Lorsque les MIJE s’y installent à la fin des années 1960, elles restaurent notamment un immeuble vétuste destiné à la démolition, avant de développer progressivement trois auberges dans le quartier.
Au fil du temps, cette présence s’est traduite par une volonté de réciprocité.
Une partie croissante des 4 500 m² des auberges est ainsi ouverte aux habitants. Des actions sont menées avec les écoles du quartier, notamment autour d’un potager ou des droits de l’enfant avec l’UNICEF. Les auberges accueillent également des correspondants de lycéens parisiens lorsque leur famille ne peut les héberger.
La fréquentation des événements ouverts au quartier est passée d’environ 200 personnes à plus de 1 000 en trois ans.
Cette relation au territoire est également économique : le récit d’impact fait état de 7,6 millions d’euros de retombées économiques locales, de plus de 80 emplois, d’une trentaine de sites parisiens partenaires et d’environ 450 000 euros dépensés localement par les jeunes accueillis.
Mais l’apport au territoire n’est pas uniquement économique.
Chaque année, des jeunes du Grand Paris sont également accueillis dans les auberges. Pour certains d’entre eux, dormir à Paris, circuler dans la capitale et fréquenter des lieux comme la Sorbonne ou Sciences Po contribue aussi à rendre ces espaces plus accessibles symboliquement.
L’enjeu est donc de passer d’une logique de simple implantation à une logique de contribution : ne pas seulement être dans un quartier, mais faire avec lui.
À voir — Épisode Épisode 2 — Hospitalités locales
Pilier 3 - La qualité de l’accueil dépend du modèle humain qui la produit
Une auberge peut disposer d’un bon emplacement, d’équipements adaptés et d’une organisation efficace. La qualité de l’expérience repose néanmoins très largement sur les personnes qui accueillent.
C’est pourquoi le modèle social n’est pas, pour les MIJE, un sujet distinct du service rendu aux voyageurs.
Dans le récit d’impact, l’ancienneté moyenne atteint 9 ans aux MIJE, contre 2 ans dans le secteur de référence. Le temps partiel représente 0 % contre 21 % dans cette même référence. Le salaire horaire moyen est proche de 27 euros contre 16,50 euros, et l’écart de rémunération est compris entre 1 et 3,5 aux MIJE, contre des écarts pouvant atteindre 1 à 20 ou davantage dans le secteur cité.
Ces indicateurs sont importants, mais ils ne suffisent pas à définir le modèle.
La manière de décider compte également. Le principe de subsidiarité permet d’associer les salariés à certaines décisions. Un cadre et un représentant du personnel siègent au conseil d’administration. Une quinzaine de bénévoles participent par ailleurs au projet.
Les adhérents contribuent eux aussi directement à la mission : environ 100 000 euros de cotisations sont réinvestis chaque année dans le projet associatif.
Enfin, cette logique s’étend aux fournisseurs et prestataires. L’objectif n’est pas uniquement d’acheter une prestation au meilleur coût, mais de construire dans la durée avec des partenaires.
Prendre soin de ceux qui accueillent ne constitue donc pas une politique RH parallèle à l’activité. C’est une condition de la qualité de l’hospitalité.
À voir — Épisode Épisode 3
Pilier 4 - La sobriété n’est pas une réduction du service
La quatrième caractéristique du modèle est probablement celle qui illustre le mieux la cohérence entre son histoire et les enjeux actuels.
Les auberges MIJE ont été conçues dès l’origine autour d’un accueil simple : mobilier robuste, espaces collectifs, mise en commun. Ce choix n’était pas d’abord environnemental. Il répondait à une conception éducative du séjour : favoriser la rencontre plutôt que la consommation d’équipements.
Aujourd’hui, cette simplicité produit aussi des effets environnementaux.
85 % des voyageurs MIJE arrivent en train, contre 32 % dans la référence parisienne utilisée dans le récit d’impact. 75 % des lits sont proposés en dortoir.
À cela s’ajoutent des choix plus récents : labellisation Clé Verte, réduction du plastique, Eau de Paris, chauffage urbain ou encore mobilier de seconde vie.
Mais l’intérêt du modèle ne réside pas dans l’addition de « gestes verts ».
Il tient plutôt à une autre manière de définir la qualité.
Dans l’hôtellerie, la montée en gamme est souvent associée à davantage d’espace, d’équipements ou de services individualisés. Les auberges MIJE cherchent à produire de la valeur autrement : par l’accueil, l’accompagnement, la vie collective, le partage et la rencontre.
Le récit d’impact parle ainsi d’une montée en gamme par le « réconfort » plutôt que par le seul confort matériel.
La sobriété ne signifie donc pas faire moins bien. Elle consiste à choisir où placer la valeur.
Quatrième pilier : prendre soin des générations futures et accueillir aujourd’hui sans hypothéquer l’avenir.
À voir — Épisode Épisode 4
Quatre piliers, une même manière de faire hospitalité
Ces quatre piliers pourraient être regardés séparément.
Ils découlent pourtant du même projet associatif.
Prendre soin des jeunes voyageurs
Rendre Paris accessible et faire du séjour une expérience éducative.
Prendre soin du territoire
Créer des liens et contribuer à la vie locale.
Prendre soin de celles et ceux qui accueillent
Faire du modèle social une condition de la qualité de l’accueil.
Prendre soin des générations futures
Faire de la sobriété un choix pour aujourd’hui et pour demain.
La singularité des auberges MIJE ne tient donc pas à chacune de ces actions prise séparément. Elle tient à leur cohérence.
Faire hospitalité, pour nous, ne consiste pas seulement à proposer un lit. C’est prendre en compte ceux que nous accueillons, le territoire qui nous accueille, celles et ceux qui rendent l’accueil possible et ceux qui viendront après nous.
C’est ce que signifie, pour les MIJE, faire hospitalité.